Probabilité × impact
La perte attendue, et le piège des petits risques fréquentsChaque risque se résume à deux questions : quelle chance que ça arrive dans l’année, et combien ça coûterait. Leur produit donne la perte attendue. Le réflexe naturel est de traiter ce qui arrive souvent, parce qu’on le voit tous les jours. Mais un incident rare et énorme pèse souvent bien plus lourd qu’une dizaine de petits ennuis. Kumo a recensé huit risques. Tu as le budget pour mettre un plan sérieux sur trois d’entre eux : un plan divise la probabilité par trois. Lesquels choisis-tu ? Pour imaginer les scénarios d’échec d’un projet précis, le pré-mortem reste l’outil de départ.
L’incendie d’OVHcloud à Strasbourg
Dans la nuit du 10 mars 2021, un incendie détruit un centre de données d’OVHcloud à Strasbourg et en endommage un autre. Selon la société d’analyse Netcraft, environ 3,6 millions de sites web sont coupés. Pour beaucoup d’entreprises clientes, un incendie de centre de données figurait tout en bas de la liste : un événement improbable, confié à un hébergeur réputé. Celles qui avaient leurs sauvegardes dans le même bâtiment que leurs serveurs ont tout perdu.
À retenir : une faible probabilité ne rend pas un risque négligeable. Quand l’impact est mortel, il faut un plan, même pour ce qui n’arrive « jamais ».
Sources : Netcraft, « 3.6 million websites taken offline after fire at OVH datacenters », mars 2021 ; Journal du Net et Siècle Digital, mars 2021.
L’échelle de 1 à 5 suffit. Pour un comité de direction, des chiffres précis donnent une fausse impression d’exactitude. Ce qui compte, c’est l’ordre et la discussion qu’il provoque.
Un impact mortel change la règle. Si un risque peut vider la trésorerie, sa perte attendue ne suffit pas : il faut le traiter même s’il est rare. C’est l’objet de l’étape 5.
Les dépendances cachées
Un client, un fournisseur ou un financeur qui pèse trop lourdUn gros client est une bonne nouvelle jusqu’au jour où il part. Une usine unique est efficace jusqu’au jour où elle s’arrête. La concentration ne se voit pas dans le compte de résultat : elle se voit le jour du choc. Kumo réalise 12 millions d’euros de chiffre d’affaires avec une marge de 50 % et dispose de 1,5 million de trésorerie. Règle la part de son premier client, un grand magasin, et la part de sa production confiée à une deuxième usine. Puis regarde deux chocs : le grand magasin arrête de commander, ou l’usine principale s’arrête trois mois. La trésorerie mois par mois est détaillée dans le chapitre Cash.
Imagination Technologies perd Apple en une annonce
Le 3 avril 2017, le concepteur britannique de puces graphiques Imagination Technologies annonce qu’Apple, qui pèse environ la moitié de son chiffre d’affaires, cessera d’utiliser ses technologies d’ici quinze mois à deux ans. L’action perd jusqu’à 70 % dans la journée. Quelques semaines plus tard, l’entreprise se met en vente ; elle est rachetée à l’automne par un fonds d’investissement. Des années de relation privilégiée avec le client le plus prestigieux du marché s’étaient transformées en dépendance.
À retenir : au-delà d’un certain poids, ton premier client ne t’achète plus seulement des produits. Il tient ta stratégie, tes prix et ta survie.
Sources : Imagination Technologies, communiqué du 3 avril 2017 ; Bloomberg, « Apple Supplier Learns Downside of Living at Juggernaut’s Mercy », 3 avril 2017 ; Fortune, avril et juillet 2017.
Les financeurs aussi. Pour une association ou une entreprise qui vit de subventions et de mécénat, le « premier client » est souvent une collectivité ou une fondation. Le calcul est le même, et le préavis souvent plus court qu’un contrat commercial.
Un repère courant. Beaucoup de dirigeants et d’investisseurs s’inquiètent dès qu’un client dépasse 20 à 30 % du chiffre d’affaires. Ce n’est pas une règle légale, c’est un signal pour préparer la suite.
La cyberattaque
Le premier risque cité par les dirigeants, et les gestes qui comptent vraimentDans le baromètre des risques publié chaque année par l’assureur Allianz, les incidents cyber arrivent en tête en 2026, devant l’intelligence artificielle, qui fait la plus forte progression. Pour une PME, le scénario type est un rançongiciel : les fichiers sont chiffrés, la vente en ligne s’arrête, une rançon est demandée. Kumo fait 40 % de ses ventes sur son site. Ton budget de sécurité est de 40 000 euros par an. Choisis tes mesures, puis lance l’attaque.
L’hôpital de Corbeil-Essonnes rançonné
Le 21 août 2022, le Centre hospitalier Sud Francilien, à Corbeil-Essonnes, est frappé par un rançongiciel attribué au groupe LockBit. Les logiciels métier, l’imagerie et le stockage sont paralysés ; une partie des patients est transférée vers d’autres établissements et les équipes repassent au papier. Les attaquants réclament 10 millions de dollars. L’hôpital refuse de payer, comme le recommandent les autorités ; en septembre, les pirates publient des données de patients et de personnels. Le retour à la normale prend des semaines.
À retenir : la question n’est pas seulement « comment éviter l’attaque », mais « combien de jours pour redémarrer ». Ce sont les sauvegardes et le plan de crise qui décident de la facture.
Sources : communiqués du CHSF, août-septembre 2022 ; Le Quotidien du médecin et Acteurs publics, août-septembre 2022 ; Allianz Commercial, Allianz Risk Barometer 2026, 14 janvier 2026.
L’assurance ne raccourcit pas l’arrêt. Elle rembourse une partie des pertes, avec franchise et exclusions. Les assureurs exigent d’ailleurs de plus en plus la double authentification et des sauvegardes avant de couvrir.
Une sauvegarde non testée n’existe pas. Fais au moins une restauration complète par an, à partir d’une copie déconnectée du réseau. Le site cybermalveillance.gouv.fr propose des guides gratuits pour les petites structures.
La personne qui sait tout
Le risque de la personne clé, et les binômes qui l’effacentDans une petite structure, chaque savoir critique tient souvent dans une seule tête : les codes de la banque, la relation avec le gros client, la configuration du site. Tant que la personne est là, tout va bien. Une démission, un arrêt maladie, un accident, et un pan entier de l’entreprise s’arrête. Le remède est simple et ingrat : documenter et former un binôme. Kumo a six domaines, dont quatre critiques, et cinq personnes. Simule une absence, puis utilise tes trois binômes.
QuadrigaCX et le risque que personne n’avait noté
En décembre 2018, Gerald Cotten, fondateur de la plateforme canadienne d’échange de cryptomonnaies QuadrigaCX, meurt en Inde. Il était le seul à contrôler les accès aux portefeuilles de la plateforme. Environ 76 000 clients se retrouvent avec près de 215 millions de dollars canadiens bloqués. L’enquête de la Commission des valeurs mobilières de l’Ontario, publiée en 2020, conclut que l’essentiel de l’argent avait déjà disparu à cause des fraudes de son fondateur. Un seul homme détenait les clés, et personne ne pouvait vérifier ce qu’il en faisait : la même faille a rendu possibles la fraude et la paralysie.
À retenir : un accès ou un savoir détenu par une seule personne est à la fois un risque d’absence et un risque de contrôle. Le binôme protège contre les deux, y compris quand cette personne est le dirigeant.
Sources : Ontario Securities Commission, « QuadrigaCX: A Review by Staff of the Ontario Securities Commission », juin 2020 ; The Globe and Mail, 2019-2020.
Le test du lundi. Si cette personne ne vient pas lundi, qui sait faire ? Pose la question pour chaque domaine critique en comité de direction, une fois par an.
Les accès d’abord. Codes bancaires, comptes administrateur, noms de domaine, signature électronique : ce sont les domaines où un seul détenteur bloque tout du jour au lendemain. Un gestionnaire de mots de passe partagé avec deux administrateurs règle une bonne partie du problème.
Traiter un risque
Éviter, réduire, transférer ou accepter, et regarder le pire casFace à un risque, il n’y a que quatre gestes. L’éviter, en renonçant à l’activité qui le crée. Le réduire, en baissant sa probabilité ou son impact. Le transférer, à un assureur ou à un partenaire par contrat. L’accepter, en connaissance de cause. Le bon choix ne dépend pas que du coût moyen : il dépend du pire cas, comparé à ta trésorerie. Kumo stocke toute sa marchandise dans un entrepôt unique. Un incendie (3 % de risque par an) coûterait 1,6 million d’euros, plus que sa trésorerie de 1,5 million.
Mondelez, NotPetya et l’exclusion de guerre
En juin 2017, le logiciel malveillant NotPetya, attribué par plusieurs gouvernements à l’armée russe, paralyse des milliers d’entreprises dans le monde. Le groupe agroalimentaire Mondelez perd des serveurs et des ordinateurs par milliers et réclame environ 100 millions de dollars à son assureur, Zurich. Celui-ci refuse en invoquant l’exclusion des « actes de guerre » prévue au contrat. Le procès dure cinq ans et se termine par un accord confidentiel en 2022.
À retenir : transférer un risque, c’est l’échanger contre un risque de contrat. Lis les exclusions et les plafonds avant le sinistre, pas après.
Sources : The Register et CyberScoop, novembre 2022 ; Insurance Journal, 23 novembre 2022.
Accepter est un vrai choix. Pour un risque petit et rare, la meilleure décision est souvent de ne rien payer pour s’en protéger. À condition de l’écrire, pour que ce soit une décision et non un oubli.
Plafond et franchise. Une franchise élevée baisse la prime mais augmente ce que tu paies à chaque sinistre ; un plafond trop bas laisse le pire cas à ta charge. Les deux se règlent en fonction de ta trésorerie.
Ton registre des risques
Atelier La page à revoir chaque trimestre en comité de directionÀ toi. Liste cinq à dix risques de ta structure, note leur probabilité et leur impact de 1 à 5, donne à chacun un propriétaire, un traitement, un coût et une échéance. Indique aussi la part de ton premier client ou financeur dans tes recettes. L’outil dessine ta carte, sort le top 3 et signale ce qui ne tient pas. Tout est sauvegardé dans ton navigateur.
Ta synthèse
Remplis le registre ou charge un exemple pour voir ta carte et ton top 3.
La carte
Probabilité × impact, et priorité aux risques rares mais énormes.
Les dépendances
Un client, un fournisseur ou un financeur trop lourd se paie le jour du choc.
Le cyber et les personnes
Sauvegardes testées, plan de crise, binômes : compter les jours pour redémarrer.
Le traitement
Éviter, réduire, transférer, accepter, en regardant le pire cas face à la trésorerie.
Pour aller plus loin
- Allianz Commercial, Allianz Risk Barometer 2026, 14 janvier 2026.
- Netcraft, « 3.6 million websites taken offline after fire at OVH datacenters », mars 2021.
- Ontario Securities Commission, « QuadrigaCX: A Review by Staff of the Ontario Securities Commission », juin 2020.
- Bloomberg, « Apple Supplier Learns Downside of Living at Juggernaut’s Mercy », 3 avril 2017.
- Centre hospitalier Sud Francilien, communiqués d’août et septembre 2022.
- Cybermalveillance.gouv.fr et ANSSI, guides de sécurité numérique pour les TPE et PME.
- Norme ISO 31000, Management du risque — Lignes directrices, 2018.
- The Register, « Mondelez and Zurich settle NotPetya lawsuit », 2 novembre 2022.