La double matérialité
Ce que le monde fait à l’entreprise, et ce que l’entreprise fait au mondeUne entreprise ne peut pas tout traiter. La matérialité sert à choisir : un enjeu est « matériel » s’il compte vraiment. L’Europe a imposé une lecture à deux sens, la double matérialité, qui reste le point de départ de la directive CSRD après sa simplification de 2026. Côté financier, l’enjeu peut-il coûter ou rapporter de l’argent à l’entreprise ? Côté impact, l’entreprise fait-elle du bien ou du mal aux gens et à la planète ? Il suffit qu’un des deux soit fort pour que l’enjeu compte. Le comité de direction de Kumo note six enjeux. Change de lunettes et regarde ce qui disparaît.
Puma met un prix sur ses impacts, et découvre qu’ils sont ailleurs
En novembre 2011, Puma publie le premier « compte de résultat environnemental » d’une grande marque, construit avec PwC et Trucost. Gaz à effet de serre, eau, sols, pollution de l’air et déchets de 2010 sont convertis en euros : 145 millions. Les bureaux, entrepôts, magasins et la logistique de Puma n’en représentent que 6 %. Les usines d’assemblage pèsent 9 %, et 57 % viennent de la production des matières premières (cuir, coton, caoutchouc), à des étapes que Puma ne gère pas directement.
À retenir : les enjeux les plus lourds d’une marque se trouvent souvent loin de son siège. Une matrice faite depuis le bureau, avec les seuls risques financiers en tête, passe à côté.
Source : Puma, communiqué du 16 novembre 2011, « PUMA completes first Environmental Profit and Loss Account ».
Les deux sens se rejoignent souvent. Un impact fort sur le monde devient tôt ou tard un risque financier : une loi, un boycott, un client qui part. La lecture d’impact voit ces risques plus tôt.
Une matrice se fait avec les parties prenantes. Salariés, clients, fournisseurs, financeurs : leur demander ce qui compte évite la matrice de complaisance. Le biais de confirmation guette les comités qui se notent eux-mêmes.
Le bilan carbone
Scope 1, scope 2, scope 3 : l’essentiel est chez les autresLe standard international, le GHG Protocol, range les émissions en trois cercles. Le scope 1, ce que l’entreprise brûle elle-même (chaudière, véhicules). Le scope 2, l’électricité et la chaleur qu’elle achète. Le scope 3, tout le reste : matières, fabrication chez les fournisseurs, transport, usage et fin de vie des produits. Une marque qui fait fabriquer ne possède aucune usine : sa fabrication tombe entièrement dans son scope 3. Une étude du MIT de 2013 estime une paire de chaussures de course à environ 14 kg de CO₂, dont plus des deux tiers liés à la fabrication. Joue sur les leviers de Kumo, qui vend 50 000 paires par an.
Le MIT démonte une chaussure de course
Une équipe du MIT dirigée par Randolph Kirchain analyse, avec un grand équipementier, le cycle de vie d’une chaussure de course : 65 pièces, plus de 360 étapes de fabrication. Résultat publié dans le Journal of Cleaner Production : environ 14 kg de CO₂ par paire, l’équivalent d’une ampoule de 100 watts allumée une semaine. Surprise des chercheurs : plus des deux tiers viennent de la fabrication, surtout de l’électricité au charbon des usines d’assemblage, davantage que des matières elles-mêmes.
À retenir : pour une marque, le levier carbone principal est chez le fournisseur : l’énergie de son usine, ses pertes de matière, ses procédés. Il se négocie dans le contrat d’achat, pas au siège.
Sources : L. Cheah, R. Kirchain et coll., « Manufacturing-focused emissions reductions in footwear production », Journal of Cleaner Production, 2013 ; MIT News, mai 2013.
Mesurer avant de compenser. Un bilan carbone sert à choisir des actions. Acheter des crédits pour se dire « neutre » sans réduire est justement ce que le droit européen interdit désormais d’afficher (étape suivante).
Les chiffres de Kumo sont un exercice. Le simulateur reprend l’ordre de grandeur du MIT, pas une analyse de cycle de vie réelle. En France, l’ADEME publie la Base Empreinte et des méthodes pour faire son propre bilan.
Le greenwashing
Ce qui séduit, ce qui se prouve, ce qui est interdit« Éco-responsable », « neutre en carbone », un joli label vert : ces mots vendent, et c’est pour ça qu’ils sont surveillés. La directive européenne de 2024 sur la transition verte des consommateurs, applicable à partir du 27 septembre 2026, range parmi les pratiques trompeuses les allégations génériques sans preuve d’une excellente performance, la neutralité carbone d’un produit obtenue par compensation et les labels qui ne reposent pas sur une certification. En France, la transposition passe par un projet de loi déposé fin 2025 : vérifie son état. Rédige la fiche produit de la nouvelle basket de Kumo : trois allégations au plus.
Shein paie 40 millions d’euros en France
Après une enquête de la DGCCRF sur la période d’octobre 2022 à août 2023, Shein accepte en juillet 2025 une amende transactionnelle record de 40 millions d’euros pour pratiques commerciales trompeuses, avec l’accord du parquet de Paris. L’essentiel porte sur de fausses réductions de prix : 57 % des promotions contrôlées ne baissaient rien. Mais le dossier vise aussi une allégation environnementale : Shein n’a pas pu justifier sa promesse de réduire ses émissions de 25 %. La même année, la DGCCRF lui inflige une autre amende pour l’absence de mention sur les microfibres plastiques rejetées au lavage.
À retenir : une promesse chiffrée sans plan vérifiable est une allégation comme une autre. Si tu ne peux pas la prouver le jour du contrôle, elle est trompeuse.
Sources : DGCCRF, communiqués de juillet 2025 ; Le Monde, 3 juillet 2025 ; Next, 4 juillet 2025.
Même les outils sérieux dérapent. En juin 2022, l’autorité norvégienne de la consommation conteste l’usage marketing de l’indice Higg ; une enquête de Quartz montre ensuite que des fiches d’H&M affichaient « moins d’eau » pour des vêtements qui en consommaient plus. H&M retire les fiches en quelques jours.
La proposition européenne « Green Claims », qui devait encadrer la preuve des allégations, est à l’arrêt depuis que la Commission a annoncé en juin 2025 vouloir la retirer. Les interdictions de la directive de 2024 et le droit français des pratiques trompeuses, eux, s’appliquent.
Le S et le G
Les gens de la chaîne, l’équité interne, et qui contrôleL’environnement prend toute la lumière, mais ESG compte trois lettres. Le S, c’est le sort des gens : les salariés, et ceux des fournisseurs. Le G, c’est la gouvernance : écarts de rémunération, partage de la valeur, contre-pouvoirs. En France, plusieurs règles existent déjà : l’index de l’égalité femmes-hommes à publier chaque année dès 50 salariés ; depuis 2025, à titre expérimental, un dispositif de partage de la valeur obligatoire pour les entreprises de 11 à 49 salariés qui dégagent un bénéfice d’au moins 1 % du chiffre d’affaires trois ans de suite ; l’agrément ESUS, qui exige notamment que le salaire le plus élevé ne dépasse pas dix fois le SMIC. Règle les choix de Kumo.
Le Rana Plaza et la loi sur le devoir de vigilance
Le 24 avril 2013, au Bangladesh, l’immeuble du Rana Plaza s’effondre sur des ateliers de confection qui travaillaient pour des marques occidentales : plus de 1 100 morts. Les fissures avaient été signalées la veille. Les marques découvrent, ou font mine de découvrir, des sous-traitants qu’elles ne connaissaient pas. En France, le drame mène à la loi du 27 mars 2017 sur le devoir de vigilance : les entreprises d’au moins 5 000 salariés en France, ou 10 000 avec leurs filiales à l’étranger, doivent publier un plan pour prévenir les atteintes graves aux droits humains et à l’environnement dans leur chaîne. La directive européenne qui généralise ce devoir a été réduite en 2026 aux entreprises de plus de 5 000 salariés et 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires, avec une application à partir de juillet 2029.
À retenir : une PME n’est pas soumise à ces lois, mais ses grands clients le sont, et ils lui demanderont des preuves. Connaître ses fournisseurs devient une condition pour vendre.
Sources : loi n° 2017-399 du 27 mars 2017 ; directive Omnibus I adoptée par le Parlement européen le 16 décembre 2025 (directive (UE) 2026/470) ; Organisation internationale du travail sur le Rana Plaza.
L’index va changer. La directive européenne de 2023 sur la transparence des rémunérations devait être transposée avant le 7 juin 2026 ; le projet de loi français a été présenté en septembre 2026. En attendant, l’index actuel reste obligatoire.
Le G commence au conseil. Qui contrôle le dirigeant, qui fixe sa rémunération, qui peut le contredire : le chapitre Gouverner y revient.
Ce que regardent financeurs, clients et candidats
Des preuves différentes pour des publics différentsLa simplification européenne de 2026 a sorti la plupart des PME de la CSRD : le rapport de durabilité n’est plus obligatoire qu’au-delà de 1 000 salariés et 450 millions d’euros de chiffre d’affaires. Mais les questions n’ont pas disparu. Les grands clients et les banques les posent à leurs fournisseurs et emprunteurs, et la norme volontaire VSME, publiée par la Commission en 2025, devient le format de réponse attendu ; une entreprise de moins de 1 000 salariés ne peut pas se voir demander davantage. Kumo cherche un prêt de 3 millions d’euros, un contrat avec une grande enseigne et des recrues. Tu as le temps de préparer quatre preuves.
Danone, entreprise à mission, et son PDG remercié
En juin 2020, les actionnaires de Danone votent à plus de 99 % l’adoption du statut d’entreprise à mission, créé par la loi Pacte. Emmanuel Faber, son PDG, en est le visage. Neuf mois plus tard, en mars 2021, le conseil d’administration le démet de ses fonctions, sous la pression de fonds actionnaires, dont Bluebell Capital et Artisan Partners, qui reprochent au groupe des performances boursières inférieures à celles de ses concurrents. La mission, elle, reste dans les statuts.
À retenir : l’engagement ne protège pas d’une performance jugée faible. Les financeurs regardent les deux : des preuves d’impact et des résultats. L’un ne remplace pas l’autre.
Sources : Danone, assemblée générale du 26 juin 2020 et communiqués de mars 2021 ; Les Échos et Le Monde, mars 2021.
Les étiquettes des fonds changent. Les fonds « article 8 » et « article 9 » du règlement SFDR pourraient laisser place à trois catégories (durable, transition, ESG de base) avec 70 % d’investissements alignés, selon la proposition de la Commission de novembre 2025, encore en discussion.
Les labels se durcissent. B Lab a publié en avril 2025 de nouvelles normes B Corp : fin du score cumulatif, exigences obligatoires sur sept thèmes, dont le climat et les droits humains. Le label français Lucie s’appuie sur la norme ISO 26000.
Ta matrice de matérialité
Atelier Les enjeux qui comptent vraiment pour ton entreprise, et comment tu les suisÀ toi. Liste de six à douze enjeux, classe-les en E, S ou G, note leur importance pour tes parties prenantes et leur impact sur ton entreprise, puis indique l’indicateur que tu suis et l’action en cours. Précise si tu communiques publiquement dessus, et si tu as la preuve. L’outil dessine ta matrice, sort tes enjeux prioritaires et signale les angles morts. Tout est sauvegardé dans ton navigateur.
Ta synthèse
Remplis la matrice ou charge un exemple pour voir tes enjeux prioritaires.
Deux sens
Un enjeu compte s’il pèse sur l’entreprise ou si l’entreprise pèse sur lui.
Le scope 3
Pour une marque, l’essentiel des émissions est chez les fournisseurs.
Prouver
Pas d’allégation générique, pas de neutralité par compensation, pas de label maison.
Le S, le G, les preuves
Connaître sa chaîne, partager la valeur, répondre aux questions dans un format reconnu.
Pour aller plus loin
- Directive (UE) 2026/470 dite Omnibus I, modifiant la CSRD et la directive sur le devoir de vigilance (adoptée par le Parlement européen le 16 décembre 2025, entrée en vigueur le 18 mars 2026).
- Commission européenne, recommandation sur la norme volontaire VSME pour les PME, juillet 2025.
- Directive (UE) 2024/825 sur la transition verte des consommateurs (application prévue le 27 septembre 2026).
- GHG Protocol, Corporate Value Chain (Scope 3) Standard, 2011.
- L. Cheah, N. D. Ciceri, E. Olivetti, R. Kirchain et coll., Journal of Cleaner Production, 2013.
- Puma, « Environmental Profit and Loss Account », 16 novembre 2011.
- DGCCRF, sanctions contre Shein, juillet 2025.
- Quartz, « H&M showed bogus environmental scores for its clothing », 29 juin 2022.
- Loi n° 2017-399 du 27 mars 2017 relative au devoir de vigilance.
- Loi n° 2023-1107 du 29 novembre 2023 sur le partage de la valeur ; agrément ESUS (article L. 3332-17-1 du Code du travail).
- Loi n° 2026-602 du 8 juillet 2026 visant à réduire l’impact environnemental de l’industrie textile.
- Commission européenne, proposition de révision du règlement SFDR, 20 novembre 2025 ; B Lab, nouvelles normes B Corp, 8 avril 2025.