Fashion Geek MBA
Fashion GeekMBA · Module 8 · Les gens · 6 étapes

Tuckman et la sécurité psychologique

Mettre de bonnes personnes ensemble ne fait pas une bonne équipe. Une équipe passe par des phases, traverse des tensions, et ne donne le meilleur que si chacun ose parler, se tromper et contredire. Cinq notions pour comprendre ce qui se joue, testées sur une équipe de Kumo, une marque française de baskets, et sur une équipe projet d’edtech recomposée par une réorganisation.

Une équipe nouvelle, semaine après semaine
S1Semaine
FormationPhase
40Efficacité

La baisse du milieu est normale : c’est la tempête. L’erreur classique est de dissoudre l’équipe à ce moment-là.

Commencer40 min · niveau école de commerce
les quatre phases de Tuckman
01

Les quatre phases d’une équipe

La tempête n’est pas un échec, c’est une étape

En 1965, le psychologue Bruce Tuckman passe en revue une cinquantaine d’études sur les petits groupes et propose une séquence : formation (on est poli, on attend le chef), tempête (les désaccords sur les rôles et les méthodes sortent), normalisation (on se fixe des règles), performance (l’équipe avance seule). Il ajoutera en 1977, avec Mary Ann Jensen, une cinquième phase, la dissolution. Le modèle est simple et discuté, mais il évite une erreur fréquente : prendre la tempête pour la preuve que l’équipe est mal composée. D’abord, reconnais les phases. Ensuite, choisis comment réagir à la tempête.

La nouvelle équipe e-commerce de Kumo. Quatre personnes venues de trois services. Voici quatre scènes observées pendant ses premières semaines. À quelle phase correspond chacune ?
Semaine 5, la tension monte. Que fais-tu ?
Bonnes phases0 / 4
Efficacité S16–
Semaines perdues–
reconnais les quatre phasestraverse la tempête sans casser l’équipe
Efficacité de l’équipe sur 16 semaines
Cas réel · 2004-2008

Des stars ne font pas une équipe

Aux Jeux d’Athènes en 2004, l’équipe américaine de basket, composée de joueurs de NBA réunis peu avant le tournoi, perd son premier match contre Porto Rico et repart avec le bronze. Pour Pékin 2008, la fédération change de méthode : un engagement de trois ans demandé aux joueurs, des stages et des matchs de préparation ensemble. L’équipe remporte l’or.

À retenir : le talent individuel ne remplace pas le temps passé à traverser les phases ensemble.

Source : résultats officiels du tournoi olympique de basket, Athènes 2004 et Pékin 2008 ; USA Basketball, programme national 2005-2008.

Les phases se rejouent. Une arrivée, un départ, un nouveau chef ou une réorganisation ramènent souvent l’équipe en formation, voire en tempête. C’est prévisible : autant le prévoir.

Un modèle, pas une loi. Les recherches suivantes montrent des équipes qui avancent par paliers et à-coups plutôt qu’en quatre marches régulières. Garde-le comme grille de lecture.

02

La sécurité psychologique

Les meilleures équipes déclarent plus d’erreurs

Amy Edmondson, chercheuse à Harvard, étudie dans les années 1990 des équipes infirmières. Surprise : les équipes jugées les mieux dirigées déclarent plus d’erreurs de médication que les autres. Elles n’en font pas plus : elles osent les dire. En 1999, elle définit la sécurité psychologique comme la conviction partagée qu’on peut prendre un risque interpersonnel dans l’équipe : poser une question, signaler un problème, admettre une erreur, sans être humilié. Règle le climat de l’équipe et regarde ce que voit le manager.

L’entrepôt de Kumo, 8 préparateurs. Chaque mois, des erreurs de colis se produisent. Plus le climat est sûr, plus elles remontent vite et moins elles se répètent. Le manager, lui, ne voit que celles qu’on lui déclare.
20
Un préparateur signale son erreur en réunion. Le manager…
Erreurs réelles–
Erreurs déclarées–
Part visible–
constate le paradoxe : plus d’erreurs déclarées, moins d’erreurs réelleschoisis la réaction qui fait remonter les erreurs
Erreurs par mois selon le climat
Cas réel · 1996

Edmondson croit d’abord à une erreur de mesure

Dans une étude sur huit unités de deux hôpitaux, Amy Edmondson s’attend à ce que les meilleures équipes fassent moins d’erreurs de médication. Les données disent l’inverse : les unités au meilleur climat et au meilleur encadrement en rapportent davantage. En retournant sur le terrain, elle comprend que dans les autres unités, les infirmières cachent leurs erreurs par peur d’être blâmées. Cette découverte la mène au concept de sécurité psychologique.

À retenir : un tableau de bord sans erreurs déclarées peut signaler un climat de peur, pas une équipe parfaite.

Source : Amy C. Edmondson, « Learning from Mistakes is Easier Said than Done », Journal of Applied Behavioral Science, 1996 ; « Psychological Safety and Learning Behavior in Work Teams », Administrative Science Quarterly, 1999.

Pas de la gentillesse. La sécurité psychologique n’abaisse pas l’exigence. Edmondson oppose la « zone d’apprentissage » (exigence haute, sécurité haute) à la « zone d’anxiété » (exigence haute, peur).

Le manager donne le ton. La première réaction à une mauvaise nouvelle décide si la suivante sera dite. Remercier celui qui signale coûte peu.

03

Comment l’équipe fonctionne

Plus important que qui est dans l’équipe

En 2010, Anita Woolley et ses collègues font travailler 699 personnes en petits groupes sur des tâches variées. Ils trouvent une « intelligence collective » : certains groupes réussissent bien toutes les tâches. Elle dépend peu de l’intelligence des membres, davantage de leur sensibilité aux autres et de l’égalité des tours de parole. Dans une réunion, règle la part de parole de la personne la plus bavarde, puis instaure un tour de table.

Réunion de lancement de l’équipe projet de l’edtech. Cinq personnes : une pédagogue, un designer, une développeuse, un chef de projet et une experte métier. 60 minutes. Le chef de projet parle beaucoup.
60 %
Équilibre–
Idées entendues–
Silencieux–
laisse une personne monopoliser au moins 60 % de la paroleramène tout le monde au-dessus de 15 % de la parole
Temps de parole sur 60 minutes
Cas réel · 2012-2015

Google cherche l’équipe parfaite et trouve autre chose

Avec le projet Aristote, Google étudie 180 de ses équipes pour comprendre pourquoi certaines réussissent. Les chercheurs testent la composition : profils, diplômes, amitiés, personnalités. Rien ne prédit bien la réussite. Ce qui compte, c’est la manière de travailler ensemble, et d’abord la sécurité psychologique, devant la fiabilité, la clarté des rôles, le sens et l’impact du travail.

À retenir : avant de changer les personnes, change les règles du jeu de l’équipe.

Source : Charles Duhigg, « What Google Learned From Its Quest to Build the Perfect Team », The New York Times Magazine, 25 février 2016 ; Google re:Work, « Guide: Understand team effectiveness ».

La sensibilité aux autres compte. Dans l’étude de Woolley, le score moyen au test « lire l’état d’esprit dans le regard » prédisait mieux la réussite du groupe que le QI moyen.

Des outils simples. Tour de table au début, parole d’abord aux plus juniors, écrit silencieux de 3 minutes avant le débat : les idées des discrets arrivent avant celles du chef.

04

Le bon et le mauvais conflit

Se disputer sur le travail, pas sur les personnes

Les chercheurs distinguent le conflit de tâche (sur les idées, les méthodes, les choix) et le conflit relationnel (sur les personnes). On a longtemps dit que le premier était bénéfique. Les méta-analyses sont plus nuancées : en moyenne, aucun conflit n’aide beaucoup, mais le conflit de tâche améliore les décisions quand le conflit relationnel reste bas, notamment dans les équipes de direction. Règle les deux, puis choisis comment l’équipe tranche.

Faut-il lancer la collection Kumo en édition limitée ou en série permanente ? Le comité produit est divisé. Règle l’intensité du débat sur le fond et la tension entre les personnes.
20
60
Le débat est fait, mais pas d’unanimité. On…
Qualité décision–
Cohésion–
Délai–
trouve la zone : débat franc, tension bassechoisis un mode de décision qui engage sans attendre l’unanimité
Qualité de décision selon les deux conflits
Cas réel · 2017

« Disagree and commit » chez Amazon

Dans sa lettre aux actionnaires publiée en avril 2017, Jeff Bezos raconte avoir donné son feu vert à une série originale d’Amazon Studios alors qu’il doutait du projet. Il dit à l’équipe qu’il n’est pas convaincu, mais qu’il s’engage avec elle à fond. Il présente ce principe, être en désaccord puis s’engager, comme un moyen de décider vite sans exiger que tout le monde soit d’accord.

À retenir : le désaccord se vit avant la décision ; après, tout le monde rame dans le même sens.

Source : Jeff Bezos, lettre aux actionnaires d’Amazon 2016, publiée en avril 2017.

Ce que dit la recherche. De Dreu et Weingart (2003) trouvent que les deux conflits nuisent en moyenne à la performance ; de Wit, Greer et Jehn (2012) nuancent : le conflit de tâche est utile quand le conflit relationnel est faible.

Sépare les deux. Parler du problème au tableau, pas de la personne ; et traiter une tension personnelle en tête-à-tête, pas en réunion.

05

Les rituels qui font apprendre

Rétrospective, revue après action, analyse sans blâme

Une équipe qui se trompe et n’en parle pas refait les mêmes erreurs. Une équipe qui en parle en cherchant un coupable apprend à cacher. Entre les deux, il y a des rituels courts et réguliers : la rétrospective de fin de sprint, la revue après action de l’armée américaine, l’analyse d’incident « sans blâme » des équipes techniques. Choisis le rituel du studio de l’edtech et regarde les erreurs évoluer sur dix projets.

Dix projets de modules pédagogiques à la suite. Chaque projet génère des erreurs : retours de relecture, bugs, retards. Tout dépend de ce que l’équipe fait après chaque projet.
30 %
Erreurs projet 1–
Erreurs projet 10–
Erreurs cachées–
compare les trois rituelsdivise les erreurs par deux au dixième projet
Erreurs par projet sur dix projets
Cas réel · 1981

La revue après action de l’armée américaine

Au centre d’entraînement national de Fort Irwin, en Californie, ouvert en 1981, les unités affrontent une force adverse permanente lors d’exercices réalistes. Après chaque engagement, la revue après action réunit tous les grades autour de quatre questions : que devait-il se passer, que s’est-il passé, pourquoi cet écart, que fait-on la prochaine fois. Le principe : on discute des faits, pas des grades. La méthode a depuis été reprise par de nombreuses entreprises et hôpitaux.

À retenir : quatre questions, régulièrement, et une action suivie, valent mieux qu’un grand bilan annuel.

Source : U.S. Army, A Leader’s Guide to After-Action Reviews, Training Circular 25-20, 1993.

Sans blâme, pas sans responsabilité. John Allspaw, chez Etsy en 2012, décrit l’analyse d’incident sans blâme : comprendre pourquoi l’action paraissait raisonnable sur le moment, pour corriger le système.

Une action, un nom, une date. Une rétrospective qui ne produit pas d’action suivie devient un exutoire. Mieux vaut une seule action tenue que cinq oubliées.

06

Le baromètre de ton équipe

Atelier À refaire chaque trimestre, ou après une réorganisation

À toi. Réponds à sept affirmations inspirées du questionnaire d’Amy Edmondson, reformulées, en pensant à une équipe précise. Indique la phase dans laquelle tu la vois, puis le temps de parole de chacun lors de la dernière réunion. L’outil calcule un score de sécurité psychologique, mesure l’équilibre des prises de parole, signale les alertes et propose trois rituels. Idéalement, fais-le remplir anonymement par chaque membre et compare. Tout est sauvegardé dans ton navigateur.

Partir d’un exemple
De 1 (pas du tout d’accord) à 5 (tout à fait d’accord)
Phase dans laquelle tu vois l’équipe
Dernière réunion : minutes de parole par personne
Sécurité psy.–
Équilibre parole–
Alertes–
nomme l’équipe et réponds aux sept affirmationschoisis la phasesaisis le temps de parole d’au moins trois personnes
Les sept affirmations (score sur 5, sens favorable) et la parole

Ta synthèse

Remplis l’outil ou charge un exemple pour voir le diagnostic.

Phases

La tempête est normale : clarifier les rôles, faire écrire les règles par l’équipe.

Oser parler

Remercier celui qui signale ; zéro erreur déclarée est un signal d’alerte.

Tours de parole

Le fonctionnement compte plus que la composition : équilibrer la parole.

Conflit et rituels

Débattre du fond, trancher, s’engager ; puis revoir sans blâme.

Pour aller plus loin