Fashion Geek MBA
Fashion GeekMBA · Module 8 · Les gens · 6 étapes

La volonté ne suffit pas

Malik, chef de produit chez Kumo, une marque française de baskets, veut courir trois soirs par semaine. Son équipe veut tenir une rétrospective le vendredi. Tout le monde compte sur la volonté, et tout le monde lâche en février. La recherche récente est plus nuancée que les livres de développement personnel : la volonté n’est peut-être pas un réservoir qui se vide, mais l’environnement, les déclencheurs et les engagements pèsent bien plus lourd qu’on ne le croit. Cinq manips, puis ton propre plan.

Douze semaines de course, deux méthodes
S0Semaine
0Volonté seule
0Environnement

Même personne, même envie. À droite, les chaussures sont prêtes, un collègue l’attend et la séance est inscrite à l’agenda.

Commencer40 min · niveau école de commerce
sorties cumulées
01

Le réservoir de volonté

Une belle théorie qui n’a pas survécu à la réplication

En 1998, Roy Baumeister propose une idée séduisante : la volonté serait une ressource limitée qui s’épuise à chaque effort, comme un muscle fatigué. Après une journée de décisions pénibles, il n’en resterait plus pour aller courir. L’idée a fait le tour du monde. Mais en 2016, une réplication menée dans 23 laboratoires, avec plus de 2 000 participants et un protocole déclaré à l’avance, ne trouve quasiment aucun effet. Compare ce que prédit chaque version pour la soirée de Malik.

Une figurine perplexe devant un réservoir turquoise dont le niveau baisse.
La soirée de Malik. Il a prévu de courir à 18 h 30. Sa journée a compté plus ou moins de décisions pénibles : arbitrages, mails tendus, réunions. Choisis le modèle, puis charge la journée.
4
Chance de courir–
Sorties / 12 sem.–
Effet de la journée–
compare les deux modèlesregarde une journée à 15 décisions pénibles ou plus avec la réplication
Chance de courir selon la journée
Cas réel · 1998 puis 2016

Les radis, les cookies et 23 laboratoires

Dans l’expérience de 1998, des étudiants à jeun doivent manger des radis en résistant à des cookies chauds posés à côté. Ils abandonnent ensuite plus vite un casse-tête impossible que ceux qui ont eu droit aux cookies. Des centaines d’études suivent. En 2016, Martin Hagger et une soixantaine de chercheurs reproduisent un protocole classique dans 23 laboratoires, avec une méthode déclarée à l’avance : l’effet mesuré est proche de zéro. Une seconde réplication multisite, publiée en 2021 par une équipe pourtant favorable à l’hypothèse, ne trouve qu’un effet minuscule.

À retenir : la fatigue existe, mais la volonté comme réservoir qui se vide n’est pas un fait établi. Mieux vaut ne pas bâtir ses plans dessus.

Sources : Baumeister, Bratslavsky, Muraven et Tice, Journal of Personality and Social Psychology, 1998 ; Hagger et coll., Perspectives on Psychological Science, 2016 ; Vohs et coll., Psychological Science, 2021.

Ce qui reste vrai. On est moins bon fatigué, affamé ou en manque de sommeil. Mais « je n’ai plus de volonté ce soir » est surtout une histoire qu’on se raconte, et certaines études suggèrent que la croire la rend plus vraie.

La leçon pour un manager. Si un comportement dépend de la volonté de chacun en fin de journée, il est fragile. Le reste du chapitre montre quoi faire à la place.

02

Concevoir l’environnement

Rendre le bon choix facile, le mauvais un peu pénible

Les gens qui « ont de la volonté » résistent souvent moins aux tentations : ils s’arrangent pour en croiser moins. Chaque seconde de friction en plus ou en moins déplace les comportements. Les options par défaut en sont la forme la plus puissante, vue dans le chapitre sur le cerveau. Aménage la semaine de Malik : ajoute des facilités pour la course, des frictions pour le canapé, et regarde ce qui change sans rien demander de plus à sa volonté.

Une cuisine où les fruits sont à portée de main et les biscuits rangés tout en haut.
Trois soirs de course prévus par semaine. Sans rien changer, Malik y va un soir sur trois environ. Coche ce que tu mets en place.
Rendre la course facile
Rendre le canapé moins facile
Chance par soir–
Sorties / 12 sem.–
Volonté demandée–
ajoute au moins deux facilitésajoute au moins une friction au canapédépasse 70 % de chances par soir
Sorties semaine par semaine (espérance)
Cas réel · 2010-2011

La cafétéria du Massachusetts General Hospital

À Boston, une équipe de l’hôpital modifie la grande cafétéria fréquentée par des milliers de personnes par jour. D’abord un étiquetage vert, orange, rouge selon la qualité des produits. Puis un réaménagement : l’eau en bouteille et les produits sains placés à hauteur des yeux et près des caisses, les sodas plus loin. Personne n’est interdit de rien. Les ventes d’eau augmentent nettement, celles des boissons sucrées baissent, et l’effet tient dans la durée.

À retenir : déplacer un produit de quelques mètres change plus de choix que n’importe quelle campagne pour « faire attention ».

Source : Anne N. Thorndike et coll., « A 2-phase labeling and choice architecture intervention to improve healthy food and beverage choices », American Journal of Public Health, 2012.

L’autre légende : le chamallow. Le test de Walter Mischel (enfants qui attendent pour avoir deux friandises) a longtemps servi de preuve que la volonté prédit la réussite. En 2018, une réplication sur un échantillon plus large et plus varié trouve un lien deux fois plus faible, qui fond presque quand on tient compte du milieu familial. Et en 2013, une autre équipe montre que les enfants attendent bien plus longtemps quand l’adulte a tenu ses promesses juste avant : l’environnement, encore.

Une source à éviter. Beaucoup d’exemples célèbres sur les assiettes et les buffets viennent de Brian Wansink, dont près d’une vingtaine d’articles ont été rétractés. Préfère les études répliquées.

03

Installer une habitude

Ni 21 jours, ni magie : une courbe qui monte lentement

Une habitude, c’est un comportement déclenché automatiquement par un contexte, sans délibération. Charles Duhigg l’a popularisée sous la forme d’une boucle : déclencheur, routine, récompense. Combien de temps faut-il ? En 2010, Phillippa Lally suit 96 volontaires pendant douze semaines : la médiane est de 66 jours pour atteindre l’automatisme, avec des écarts de 18 à 254 jours selon la personne et le geste. Et rater un jour ne remet pas le compteur à zéro. Teste avec Malik et avec la rétro du vendredi de son équipe.

Un sentier tracé dans une prairie par le passage répété de figurines.
Quel geste installer ? Plus il est simple et régulier, plus l’automatisme vient vite. Choisis le geste, puis la régularité.
90 %
Acquis à 95 %–
Au jour 21–
Au jour 66–
trouve un geste qui s’installe en moins d’un moisregarde un geste qui demande plus de 100 joursdescends à 70 % de jours tenus et vérifie que l’habitude s’installe quand même
Degré d’automatisme jour après jour
Cas réel · 1996-1998

Febreze, le produit sans déclencheur

Procter & Gamble lance un spray qui élimine les odeurs. Les tests sont excellents, les ventes sont mauvaises : les gens qui vivent avec une odeur ne la sentent plus, rien ne déclenche le geste. Les équipes observent alors des clientes qui vaporisent un peu de produit à la fin du ménage, pour le plaisir de la pièce qui sent bon. La marque ajoute un parfum et repositionne le spray comme la touche finale du ménage : un déclencheur (fin du ménage) et une récompense (l’odeur). Les ventes décollent.

À retenir : une habitude s’accroche à un moment qui existe déjà et donne une récompense immédiate.

Source : Charles Duhigg, The Power of Habit, Random House, 2012 (trad. Le Pouvoir des habitudes, Flammarion, 2016).

Les 21 jours, une légende. Le chiffre vient d’un livre de chirurgie esthétique des années 1960 sur l’adaptation à un nouveau visage, pas d’une étude sur les habitudes.

Pour une équipe. Un rituel tient s’il a une heure fixe, une durée courte et un déroulé identique. Une rétro de 30 minutes chaque vendredi à 16 h s’installe ; une rétro « quand on a le temps » ne s’installe jamais.

04

Si… alors…

Les intentions de mise en œuvre

« Je vais courir plus » est une intention. « Le mardi et le jeudi, quand je ferme mon ordinateur à 18 h 15, je mets mes chaussures et je pars du bureau » est un plan. Peter Gollwitzer a montré dès 1999 que ce format « si [situation], alors [action] » augmente nettement le passage à l’acte ; une synthèse de 94 études en 2006 confirme un effet moyen à fort. Le secret : le cerveau associe la situation à l’action, et c’est la situation qui déclenche. Construis le plan de Malik.

Une figurine pose ses chaussures de course devant la porte, sous une petite cloche.
Construis la phrase. Choisis un élément dans chaque ligne. Le simulateur estime la chance que Malik passe à l’acte un soir prévu.
Quand ?
Où ?
Et si un obstacle arrive ?
Passage à l’acte–
Sorties / 12 sem.–
Précision–
–
écris un « si… alors… » avec un moment précis et un lieuajoute un plan pour l’obstacle
Chance de passer à l’acte selon la précision du plan
Cas réel · 2009

Écrire la date du vaccin

Une grande entreprise américaine organise des séances de vaccination contre la grippe et envoie un courrier à ses salariés. Une partie reçoit le courrier standard ; d’autres sont invités à noter le jour où ils iront ; d’autres encore, le jour et l’heure. Personne ne contrôle ce qu’ils écrivent. Ceux à qui on a demandé le jour et l’heure se font vacciner environ 4 points de plus que le groupe témoin. Une ligne de papier, aucun coût.

À retenir : faire préciser « quand et où » est l’une des interventions les moins chères qui existent.

Source : Katherine Milkman, John Beshears, James Choi, David Laibson et Brigitte Madrian, « Using implementation intentions prompts to enhance influenza vaccination rates », PNAS, 2011.

En réunion. Toute décision se termine par « qui, quoi, quand ». C’est une intention de mise en œuvre collective.

L’empilement. Accrocher le nouveau geste à un geste existant marche bien : « après mon café du matin, j’écris 300 mots ».

05

Se lier au mât

Les stratégies d’engagement

Ulysse sait qu’il ne résistera pas au chant des sirènes. Il ne compte pas sur sa volonté : il se fait attacher au mât. Une stratégie d’engagement consiste à décider maintenant, à froid, de rendre plus coûteux l’abandon futur : un enjeu financier, un arbitre, une promesse publique. Attention, trop d’enjeu fait renoncer avant même de commencer. Règle l’engagement de Malik.

Une figurine attachée au mât d’un petit voilier sourit au milieu de tentations lumineuses.
Malik mise sur lui-même. Chaque semaine où il fait moins de trois sorties, il verse une somme à une cause qu’il n’aime pas. Un collègue vérifie, ou pas.
0 €
S’engage vraiment–
Semaines tenues–
Perte attendue–
mets un enjeu et un arbitretiens au moins 9 semaines sur 12 avec moins de 60 € de perte attendueregarde ce qui se passe avec un enjeu de 80 € ou plus
Semaines tenues sur 12 selon l’enjeu
Cas réel · 2003-2004

Un compte d’épargne qu’on ne peut pas vider

Aux Philippines, la Green Bank of Caraga propose à certains clients un compte d’épargne bloqué, baptisé SEED : l’argent n’est retirable qu’à une date ou à un montant choisi par le client lui-même. Aucun taux d’intérêt supplémentaire. Environ un client sur quatre à qui on le propose l’accepte. Un an plus tard, l’épargne du groupe à qui le produit a été proposé est nettement plus élevée que celle du groupe témoin. Les mêmes économistes cofondent ensuite stickK, un site où l’on met de l’argent en jeu sur ses propres objectifs.

À retenir : beaucoup de gens savent qu’ils flancheront et paient volontiers pour s’en protéger, à condition que l’engagement reste choisi.

Source : Nava Ashraf, Dean Karlan et Wesley Yin, « Tying Odysseus to the Mast », Quarterly Journal of Economics, 2006 ; stickK, fondé en 2008 par Ian Ayres, Dean Karlan et Jordan Goldberg.

En entreprise. Annoncer publiquement une date à son comité, inscrire un rituel dans l’agenda partagé, réserver une salle : autant de petits mâts.

La limite éthique. Un engagement imposé par l’employeur n’est plus un engagement, c’est une contrainte. Il doit rester choisi et réversible.

06

Ton plan d’habitude

Atelier À remplir pour toi, ou pour un rituel d’équipe

À toi. Décris l’habitude que tu veux installer, ou celle que tu veux perdre. L’outil note la robustesse du plan sur 100, pointe ses faiblesses, estime le temps avant l’automatisme et te donne une carte de suivi de 66 jours, à cocher ici ou à imprimer. Tout est sauvegardé dans ton navigateur.

Partir d’un exemple
Robustesse–
Automatisme vers–
Jours cochés0 / 66
écris l’habitude, le déclencheur et la version minimaleajoute au moins une friction et choisis un engagement
Automatisme attendu et jours tenus

Ta synthèse

Remplis l’outil ou charge un exemple.

Ta carte de suivi · 66 jours

Coche chaque jour où tu as fait au moins la version minimale. Un jour raté ne remet rien à zéro : reprends le lendemain.

Réservoir

La volonté qui s’épuise n’est pas établie ; ne bâtis pas tes plans dessus.

Environnement

Facile pour le bon choix, un peu pénible pour le mauvais.

Habitudes et déclencheurs

Un « si… alors… » précis, une version minimale, 66 jours en moyenne.

Engagement

Se lier au mât, mais avec un enjeu choisi et raisonnable.

Pour aller plus loin