Fashion Geek MBA
Fashion GeekMBA · Module 11 · La vue du DG · 6 étapes

L’auto-diagnostic du dirigeant

Dernier chapitre du programme, et le plus personnel. Avant de piloter une entreprise, il faut savoir où tu en es toi-même : ton énergie, l’endroit où part vraiment ton temps, ce que tu ne vois pas de toi, tes rituels de pilotage et les personnes sur qui tu t’appuies. Tu t’entraînes avec la fondatrice de Kumo, cinq ans après la création, puis tu fais ton propre bilan, relié aux outils des chapitres précédents.

La semaine moyenne de 27 grands patrons, suivie heure par heure
62,5 hTravail / semaine
72 %En réunion
79 %Week-ends au travail

Michael Porter et Nitin Nohria ont suivi l’agenda de 27 PDG par tranches de 15 minutes, jour et nuit, pendant trois mois. Ce que montre leur étude : le temps d’un dirigeant est sa ressource la plus rare, et la plus mal gardée.

Commencer45 min · niveau école de commerce
une semaine de dirigeant, heure par heure
01

Le réservoir

Ce qui vide, ce qui recharge, et le régime qu’on peut tenir

Un dirigeant ne manque presque jamais d’idées ; il manque d’énergie pour les mener au bout. L’énergie se comporte comme un réservoir : les longues semaines, les nuits courtes et les week-ends sacrifiés le vident un peu chaque semaine, le sport, les proches et les vraies coupures le remplissent. Une semaine à 70 heures ne pose pas de problème. Douze d’affilée, si. La fondatrice de Kumo sort d’une levée de fonds. Règle son régime pour le trimestre qui vient et regarde le réservoir sur douze semaines. Le chapitre Se piloter soi-même détaille les techniques de concentration et de récupération.

Le trimestre de la fondatrice. Le réservoir part à 70 sur 100. En dessous de 20, les décisions se dégradent et la santé suit.
62
6,5
1
2
Bilan par semaine–
Fin du trimestre–
Zone rouge–
fais passer le réservoir sous 20 avant la fin du trimestretrouve un régime d’au moins 55 h qui garde le réservoir au-dessus de 50
Le réservoir semaine après semaine
Cas réel · 2023

Jacinda Ardern : « plus assez dans le réservoir »

Le 19 janvier 2023, à Napier, la Première ministre néo-zélandaise Jacinda Ardern annonce sa démission, à quelques mois des élections. Après cinq ans et demi marqués par l’attentat de Christchurch, l’éruption de White Island et la pandémie, elle explique qu’elle sait ce que le poste exige et qu’elle n’a plus assez dans le réservoir pour l’exercer correctement. Elle quitte ses fonctions six jours plus tard. Beaucoup de commentateurs saluent une décision rare : reconnaître publiquement ses limites plutôt que de s’accrocher.

À retenir : le niveau d’énergie est une donnée de pilotage, au même titre que la trésorerie. Le dire tôt, c’est se laisser le choix de la suite.

Sources : discours de Jacinda Ardern, Napier, 19 janvier 2023, rapporté par l’AP, Reuters et la BBC.

Mesure plutôt que ressens. Heures réelles, nuits, week-ends : note-les pendant deux semaines. La fatigue fausse justement la perception de la fatigue.

Un modèle, pas un diagnostic. Les coefficients du simulateur sont inventés pour l’exercice. Les signaux d’épuisement durables (sommeil, humeur, santé) relèvent d’un médecin, pas d’un tableur.

02

Où part vraiment ton temps

Ton agenda est ta stratégie réelle

En 1967, Peter Drucker ouvrait The Effective Executive par un conseil : avant de gérer ton temps, mesure-le, parce que personne ne sait où il passe. Cinquante ans plus tard, l’étude de Porter et Nohria le confirme : même les grands patrons, assistés et entourés, se font absorber par les revues opérationnelles et les urgences. Ce que tu fais de tes heures dit tes priorités mieux que n’importe quel plan stratégique. Voici la semaine type de la fondatrice de Kumo. Réorganise-la et compare-la à celle des 27 PDG.

Sa semaine, en heures. Les urgences arrivent toutes seules : tout ce que tu ne protèges pas leur revient.
6
22
3
2
4
13
Total–
Stratégie–
Personnes–
monte la semaine à 70 h ou plusatteins 20 % de stratégie et 25 % de personnes en 55 h au plus
Ta répartition comparée à celle des 27 PDG
Cas réel · 2018

27 PDG suivis par tranches de 15 minutes

À partir de 2006, Michael Porter et Nitin Nohria demandent à 27 PDG de grandes entreprises (13 milliards de dollars de chiffre d’affaires en moyenne) de faire noter leur activité par quart d’heure, jour et nuit, pendant trois mois. Au total, 60 000 heures. Ils travaillent 62,5 heures par semaine, 79 % des jours de week-end et 70 % des jours de vacances. 72 % de leur temps de travail se passe en réunion, 28 % seulement seuls. Côté sujets : 25 % pour les personnes et les relations, 25 % pour les revues opérationnelles, 21 % pour la stratégie, 16 % pour l’organisation et la culture.

À retenir : le temps seul, pour réfléchir, est le premier à disparaître. Les PDG qui tiennent le protègent dans leur agenda, comme une réunion.

Source : Michael E. Porter et Nitin Nohria, « How CEOs Manage Time », Harvard Business Review, juillet-août 2018.

Des PDG de très grands groupes. Dans une PME, l’opérationnel pèse forcément plus. La question n’est pas d’imiter leur répartition, mais de décider la tienne avant que les urgences ne le fassent.

Arbitrer, c’est renoncer. Le coût d’une réunion et l’art de dire non sont dans Arbitrer ; la priorisation des projets est dans Projets.

03

Peurs et angles morts

Ce qui t’a fait réussir n’est pas ce qui te fera diriger

En 2007, le coach de dirigeants Marshall Goldsmith publie What Got You Here Won’t Get You There. Sa thèse : les cadres qui montent n’échouent pas par manque de compétence, mais à cause de quelques habitudes de comportement que tout le monde voit sauf eux. Vouloir avoir raison sur tout, ajouter son grain de sel à chaque idée, oublier de reconnaître le travail des autres, ne pas écouter, se justifier par « c’est comme ça que je suis ». Le seul moyen de les voir est de demander aux autres, par un retour à 360 degrés. La fondatrice de Kumo se note d’abord elle-même. Puis elle découvre ce que pensent huit personnes de son équipe.

Son autoévaluation. De 1 (je ne le fais jamais) à 5 (je le fais tout le temps). Règle les curseurs, puis révèle le retour de l’équipe.
3
3
3
3
3
Les deux comportements qu’elle travaille cette année
Écart moyen–
Angles morts–
Bon choix–
révèle le retour après t’être noté 2 ou moins partoutchoisis les deux comportements où l’écart est le plus grand
Son regard et celui de l’équipe
Cas réel · 1985

Chez Intel, « que ferait un nouveau patron ? »

Au milieu des années 1980, Intel perd pied sur les mémoires, l’activité qui l’a fait naître, face aux fabricants japonais. Pendant des mois, la direction tergiverse : abandonner les mémoires paraît impensable. En 1985, Andy Grove demande à Gordon Moore : « Si on nous mettait dehors et que le conseil nommait un nouveau PDG, que ferait-il ? » Moore répond sans hésiter qu’il sortirait des mémoires. Grove lui propose alors de sortir par la porte, de revenir, et de le faire eux-mêmes. Intel se recentre sur les microprocesseurs.

À retenir : ton angle mort principal, c’est ton histoire. Regarde ta situation avec les yeux d’un successeur qui n’a rien à défendre.

Source : Andrew S. Grove, Only the Paranoid Survive, Currency Doubleday, 1996.

Un 360 sérieux est anonyme et encadré. Au moins six à huit répondants, des questions sur des comportements observables, et un tiers pour restituer. Sinon, tu obtiens de la politesse.

Goldsmith conseille de remercier. Face à un retour, une seule réponse : « merci », puis une action visible. Se justifier est justement l’un des travers de la liste. Les biais qui faussent ton jugement sont dans Biais.

04

Les rituels de pilotage

Peu de réunions, mais les bonnes, à date fixe

Un dirigeant ne pilote pas avec des intuitions, mais avec quelques rendez-vous réguliers qui font remonter les problèmes avant qu’ils ne deviennent des crises : une revue hebdomadaire courte, un tableau de bord de quelques indicateurs, une stratégie qui tient sur une page, des tête-à-tête avec chaque membre de l’équipe. Trop peu de rituels, et les mauvaises surprises arrivent tard. Trop, et le dirigeant passe sa semaine à écouter des comptes rendus. Choisis les rituels de la fondatrice de Kumo pour les six prochains mois.

Sans rituel, douze mauvaises surprises en six mois (un client perdu, un stock qui dérape, une démission). Chaque rituel en fait détecter une partie à temps, mais coûte des heures.
Heures par mois–
Surprises en 6 mois–
Rendement–
empile plus de 25 heures de rituels par moisdescends à 3 surprises ou moins avec 15 heures par mois au plus
Ce que coûte chaque rituel et ce qu’il détecte
Cas réel · 1993

Chez IBM, « la dernière chose dont on a besoin, c’est d’une vision »

Lou Gerstner prend la tête d’IBM en avril 1993, en pleine crise. Fin juillet, l’entreprise annonce une perte trimestrielle record d’environ 8 milliards de dollars. Devant la presse, il lance que la dernière chose dont IBM a besoin pour l’instant est une vision. Il fixe à la place des priorités simples (redevenir rentable, gagner chez les clients), suit l’exécution de près et refuse les grands projets censés tout régler à long terme. IBM redevient bénéficiaire dès 1994.

À retenir : dans une entreprise qui va mal, la méthode et le suivi régulier valent mieux qu’un grand discours. La vision vient quand le terrain est tenu.

Sources : Louis V. Gerstner Jr., Who Says Elephants Can’t Dance?, HarperBusiness, 2002 ; presse américaine du 28 juillet 1993 sur les résultats d’IBM.

Chaque rituel a son chapitre. Le tableau de bord : Indicateurs. La trésorerie à 12 mois : Cash. La stratégie sur une page : Porter et le Canvas. Les tête-à-tête : Équipes.

Un journal des décisions coûte peu. Une ligne par décision importante : ce que tu sais, ce que tu attends, la date de revue. Six mois après, tu sais si tu te trompes par excès d’optimisme ou de prudence.

05

Ne pas diriger seul

Mentor, pairs, coach, administrateur : chacun couvre un besoin

Plus tu montes, moins on te dit la vérité, et moins tu peux confier tes doutes à ton équipe. Un dirigeant a besoin de cinq choses que personne ne réunit à lui seul : quelqu’un qui l’écoute, quelqu’un qui a déjà vécu la situation, quelqu’un qui ose lui dire non, un réseau, et une expertise technique fiable. En France, des clubs comme le Centre des jeunes dirigeants (CJD, depuis 1938) ou l’APM, fondée en 1987 par Pierre Bellon, le fondateur de Sodexo, existent précisément pour ça. Compose l’entourage de la fondatrice de Kumo : trois appuis au plus, elle n’a pas plus de temps.

Trois appuis au plus. Chacun couvre certains besoins, de 0 à 3. Un besoin est couvert à partir de 2.
Besoins couverts–
Contradicteur–
Heures par mois–
ne compte que sur ton conjoint et ton expert-comptablecouvre les cinq besoins avec trois appuis au plus
Les cinq besoins du dirigeant et qui les couvre
Cas réel · 2016

Près d’un dirigeant de PME sur deux se sent isolé

En novembre 2016, Bpifrance Le Lab publie « Vaincre les solitudes du dirigeant », une enquête menée auprès de 2 400 dirigeants de PME et d’ETI, avec le chercheur Olivier Torrès, fondateur de l’observatoire Amarok sur la santé des dirigeants. 45 % se disent isolés, et 29 % ni entourés ni isolés. Olivier Torrès, qui a supervisé l’étude, recommande d’ouvrir la gouvernance : management participatif, conseil ouvert, stratégie construite à plusieurs.

À retenir : la solitude du dirigeant n’est pas une fatalité du poste. C’est un risque, qui se traite par des appuis choisis et réguliers.

Source : Bpifrance Le Lab, « Vaincre les solitudes du dirigeant », novembre 2016.

Un conseil qui contredit vaut de l’or. Une administratrice indépendante n’a rien à te vendre ni rien à perdre : c’est souvent la seule personne qui ose dire non. Le rôle du conseil est dans Gouverner.

Les proches écoutent, mais ne remplacent pas. Compter sur son conjoint pour tout, c’est faire porter l’entreprise à la maison. Garde-leur l’écoute, cherche ailleurs l’expérience et la contradiction.

06

Ton bilan de dirigeant

Atelier À refaire chaque trimestre, en une heure, au calme

À toi. Note-toi sur six axes, de 1 à 5, mais chaque note doit s’appuyer sur un fait vérifiable, pas sur une impression. Puis compare la répartition actuelle de ton temps à celle que tu vises, fixe la décision de la semaine, la personne à qui tu en parles, et trois actions datées pour les trente prochains jours. L’outil dessine ton profil, mesure l’écart de temps, signale les axes faibles laissés sans action et te renvoie vers les ateliers des chapitres utiles. Tout reste dans ton navigateur.

Partir d’un exemple
Six axes, de 1 (alerte) à 5 (solide), chacun justifié par un fait
Ton temps par semaine, en heures : aujourd’hui et la cible
Ton plan à 30 jours : trois actions, chacune rattachée à un axe et datée
Profil moyen–
Axe le plus faible–
Temps à déplacer–
note les six axes, chacun avec un faitfixe trois actions datées et la personne à qui tu en parles
Ton profil sur six axes, et ton temps aujourd’hui contre la cible

Ton bilan

Remplis les axes ou charge un exemple pour voir ton profil.

L’énergie

Un réservoir qui se gère semaine après semaine, et se mesure.

Le temps

Ton agenda est ta stratégie réelle. Protège le temps seul.

Les angles morts

Demande aux autres, remercie, agis de façon visible.

Rituels et entourage

Quelques rendez-vous fixes, et des appuis qui osent te dire non.

Pour aller plus loin